Depuis que l'UE a annoncé la fin de la production et de la vente de modèles thermiques neufs en 2035, l’enthousiasme des débuts s'est rapidement dissipé. Géopolitique explosive, crise du marché automobile, concurrence chinoise et demande amorphe du grand public : la transition vers le tout-électrique avance dans un climat bien plus tendu qu’espéré. Depuis 2023, nous suivons, pour et avec vous, les soubresauts autour de ce règlement européen, véritable schisme pour le monde de l'automobile. L'année dernière, les constructeurs avaient fait bloc pour s'opposer frontalement à 2035. Aujourd'hui, les États prennent position. D'un côté, ceux qui soutiennent envers et contre tous la fin de la production des modèles thermiques, et de l'autre côté, ceux qui demandent un assouplissement drastique et/ou un recul de la date butoir. Se faire un avis sur le sujet est difficile, car derrière les États, il y a un lobby puissant et des enjeux politiques majeurs. La France a longtemps louvoyé, mais un texte qu'elle signe - aux cotés du Danemark, de l'Espagne, du Luxembourg, des Pays-Bas, du Portugal et de la Suède - la place clairement en opposition avec la volonté, notamment, allemande et italienne de repousser le règlement aux calendes grecques. Finalement, deux argumentaires s’opposent sans que l'un des deux soit faux, parce qu'il est question d'une vision, et quelque part d'un pari. Un front nouveau se lève et c'est la France qui en est à la pointe, quitte à aller à contre-courant des intérêts de ses propres constructeurs historiques ?
La vision allemande : Reculer pour mieux sauter
Du côté allemand et italien, le problème n’est pas forcément la transition écologique elle-même, mais plutôt le rythme et la méthode imposés par Bruxelles. L’Allemagne défend, depuis plusieurs mois, une approche plus souple, notamment autour des carburants synthétiques que Berlin considère comme une alternative crédible pour prolonger l’existence des moteurs thermiques. Une position loin d’être anodine quand on connaît le poids de son industrie automobile, encore fortement liée aux motorisations essence et hybrides, mais aussi l'investissement de son industrie dans la quête de carburants alternatifs.

L’Italie adopte une ligne assez proche, mais avec une inquiétude supplémentaire. La crainte de voir disparaître une partie de son tissu industriel dédié aux voitures thermiques reste prégnante. Malheureusement, l'Italie n'a pas tort, car la concurrence chinoise ne fera pas de cadeaux à ceux qui sont en retard. Derrière les discours officiels sur la “neutralité technologique”, ces deux pays cherchent surtout à éviter une transition trop brutale qui fragiliserait leurs constructeurs, leurs sous-traitants et des milliers d’emplois liés au thermique.

La vision française : sauter tant qu'il en est encore temps
On pourrait légitimement s’étonner de voir la France soutenir une trajectoire qui bouscule directement ses propres constructeurs. Peugeot et Citroën font désormais partie de Stellantis, un groupe international dont les intérêts dépassent largement le cadre national. Avec 15 % au capital de Renault, la France garde une certaine influence, mais pas assez pour déterminer la politique de développement. Dans les faits, la politique industrielle se joue autant à Bruxelles que dans les conseils d’administration. 2035 n'est pas un objectif, mais c'est une réalité et un engagement pour la France à sa population. La France est, par ailleurs, en train de miser sur les petites citadines rétro, avec une autonomie adaptée, à des prix affichés autour des 15 000 euros. Ce marché-là est prometteur, car les constructeurs français sont concurrentiels même face aux voitures chinoises.
La France et ses alliés estiment probablement qu’un flou permanent sur 2035 profiterait surtout… à la concurrence extra-européenne. Si les règles changent tous les deux ans, les industriels hésitent à investir. Paris préfère donc une ligne claire, même brutale, pour forcer l’industrie européenne à accélérer.

France : Le VE comme vision politique
Il paraît difficile d'ignorer les prochaines échéances présidentielles derrière cette prise de position. En effet, rejoindre le camp de l'assouplissement, c'est se mettre en porte-à-faux avec les enjeux environnementaux et les engagements pris devant la nation. Se montrer ferme aujourd'hui, c'est démontrer que la lutte contre les émissions de C02 reste une priorité. Un message clair ne ferait pas de mal puisque l’État a reculé sur les ZFE, limité les bonus tout en augmentant les malus... L'impression d'un recul sur l'électrique donne de l'écho a ceux qui pensent que la protection de l’environnement a été abandonnée. Ce texte fort et sans ambiguïté permet de démontrer que l’électrification du parc automobile demeure un facteur clé pour parvenir à la décarbonisation. Son avantage pour les politiques, c'est qu'il ne vient pas confronter directement des populations échaudées par les crises, l'inflation à la pompe, fracturer le monde rural et réveiller les ombres de la lutte des classes.
Et pour finir, la France est le pays de l'énergie nucléaire une énergie décarbonée. Alors que la guerre et les cessez-le-feu se succèdent, que le détroit d'Ormuz est sous blocus irano-américiain, la dépendance aux énergies fossiles revient sur la table. La vente de voiture électrique qui stagnait a bondi en France. Clairement, pour la France, ce n'est pas le moment de revenir en arrière. Qui va l'emporter ? L'Union européenne est devenue maître dans l'art de l'arbitrage. Est-ce que finalement un entre-deux ne sera pas la solution privilégiée ? A suivre...